D’où vient l’expression « faire les courses » et pourquoi l’utilise-t-on aujourd’hui ?

Quand on pousse la porte d’un supermarché le samedi matin, on ne pense pas à la compétition. On pense au frigo vide, à la liste griffonnée sur le téléphone, au caddie qui grince. L’expression « faire les courses » désigne pourtant, à l’origine, tout autre chose qu’un passage en rayon. Son étymologie remonte à l’idée de courir, de se déplacer vite d’un point à un autre, bien avant l’invention des grandes surfaces.

Le mot « course » avant le supermarché : un déplacement, pas un achat

En ancien français, le substantif course désigne l’action de courir, au sens physique du terme. Les dictionnaires historiques comme le Godefroy ou le FEW attestent que le mot glisse rapidement vers un second sens : la « tournée », le déplacement rapide effectué pour accomplir une tâche précise.

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On parlait de « course au marché » pour décrire le trajet, pas ce qu’on y achetait. La nuance compte : le mot capte le mouvement, pas la transaction. Quand on se demande pourquoi dit on faire les courses, c’est cette couche de sens qu’on retrouve sous la surface.

Ce glissement s’explique par le quotidien d’avant les boutiques fixes. Pendant des siècles, s’approvisionner supposait de circuler entre plusieurs lieux : le marché pour les légumes, le moulin pour la farine, le puits pour l’eau. Chaque déplacement constituait une « course ». Le pluriel « les courses » conserve cette trace : on ne faisait pas une course, on en faisait plusieurs, dans plusieurs directions.

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Homme portant des sacs de courses remplis de légumes frais sur un marché en plein air français

Faire les courses et faire les commissions : variations régionales en francophonie

L’expression n’a pas le même monopole partout dans l’espace francophone. En Belgique, on entend souvent faire ses commissions, formule qui renvoie à l’idée de « commission » au sens de « message à transmettre » ou « tâche à exécuter pour le compte de quelqu’un ». Au Québec, « aller à l’épicerie » domine dans la langue parlée, même quand la destination réelle est un supermarché ou un dépanneur.

En Suisse romande, « faire les courses » coexiste avec « faire les commissions » selon les cantons et les générations. Ces variantes ne sont pas anecdotiques : elles révèlent que chaque région a fixé un mot différent sur la même activité domestique.

Ce que ces expressions partagent, c’est leur ancrage dans la routine du foyer plutôt que dans le plaisir d’acheter. « Faire les courses » n’est pas « faire du shopping ». La première formule charrie une obligation ménagère, la seconde une activité de loisir. Cette distinction fonctionne dans toute la francophonie, même là où « faire les courses » n’est pas la formule dominante.

Courses, magasins, shopping : trois expressions, trois intentions

On confond souvent « faire les courses », « faire les magasins » et « faire du shopping ». Leur usage courant les sépare pourtant nettement.

  • Faire les courses renvoie au ravitaillement du foyer : alimentation, produits ménagers, articles de première nécessité. On accomplit une tâche, on coche une liste.
  • Faire les magasins implique une déambulation entre enseignes, souvent vestimentaires ou décoratives, sans liste précise. Le plaisir de regarder fait partie de l’activité.
  • Faire du shopping, anglicisme entré dans l’usage courant, ajoute une connotation de loisir urbain. On « fait du shopping » entre amis, rarement seul avec un caddie de surgelés.

La frontière entre ces trois formules tient à l’intention plus qu’au lieu. On peut faire ses courses dans une galerie marchande et faire les magasins dans un hypermarché. Ce qui change, c’est la posture : nécessité domestique d’un côté, flânerie de l’autre.

Le verbe « faire » comme marqueur de tâche ménagère

Le choix du verbe « faire » n’est pas anodin. En français, « faire » accompagne les corvées domestiques : faire le ménage, faire la vaisselle, faire la lessive. L’expression « faire les courses » s’inscrit dans cette série. Elle place l’approvisionnement du foyer au même rang que les autres tâches répétitives du quotidien.

Ce rattachement linguistique a une dimension sociologique. Pendant longtemps, « faire les courses » a été associé aux femmes au foyer, comme « faire le repassage » ou « faire la cuisine ». L’expression porte encore cette empreinte, même si la répartition des tâches a évolué.

Jeune femme déballant ses courses sur le plan de travail d'une cuisine française moderne

Pourquoi l’expression résiste à l’ère du drive et de la livraison

On pourrait s’attendre à ce que « faire les courses » disparaisse avec le drive, les applications de livraison et les abonnements alimentaires. Le déplacement physique, qui fondait le sens originel, n’est plus systématique. On commande depuis un canapé, on récupère un sac dans un coffre sans entrer dans le magasin.

L’expression tient bon pour une raison simple : elle désigne la gestion du ravitaillement, pas le trajet. On dit « j’ai fait les courses en ligne » sans que personne ne relève de contradiction. Le mot a achevé sa mue : il ne décrit plus un déplacement, mais une responsabilité domestique.

Cette résistance linguistique s’observe aussi dans d’autres langues romanes. En espagnol, « hacer la compra » (littéralement « faire l’achat ») suit la même logique d’abstraction : le verbe « hacer » absorbe la tâche, quel que soit le canal utilisé.

  • Le drive a supprimé la déambulation en rayon, mais pas le mot « courses » dans la bouche des utilisateurs.
  • Les applications de livraison affichent souvent « mes courses » comme intitulé de panier, reprenant l’expression sans la questionner.
  • Les enquêtes sur les habitudes de consommation continuent d’utiliser « faire les courses » comme catégorie, y compris pour les achats numériques.

L’expression a survécu à la disparition du marché de plein air, à l’arrivée du supermarché, puis à celle du commerce en ligne. Sa longévité tient à sa plasticité : elle colle à l’activité, pas au support. Tant qu’il faudra nourrir un foyer, on continuera probablement à dire qu’on « fait les courses », même depuis un écran.

D’où vient l’expression « faire les courses » et pourquoi l’utilise-t-on aujourd’hui ?